SCÈNE 1

Fin de soirée. Vitres brisées, canapé éventré, vases en miettes, une femme hors d’elle poursuit son mari dans un salon saccagé, jetant sur lui toutes sortes d’objets qu’il esquive de justesse.

LA FEMME (hurle).  Je te hais ! je te hais ! Je veux que tu meures… !!

LE MARI (rugit).  Mais je suis mort ! Vivre avec toi, c’est mourir ! Je suis décédé depuis vingt ans !

LA FEMME.  Sauf que tu ressuscites deux fois par semaine pour aller voir ta pouffiasse !

Elle se jette sur lui, un chandelier à la main, le mari l’évite, elle réussit à attraper sa chemise qui se déchire. Le mari la repousse en criant.

LE MARI.  Hyène hystérique ! Vampire !

La femme tombe en se cognant sur la table basse qui vole en éclats, mais elle a le temps d’attraper les jambes de son mari qu’elle mord de toutes ses forces. Il gémit de douleur. Tandis que le mari et la femme se battent, un homme pénètre sur scène, costume, cravate, chaussures brillantes, l’élégance tranquille d’un diplomate de carrière. Il s’adresse au public.

L’HOMME.  Chez vous c’est la guerre. Cela fait plusieurs mois et peut-être plusieurs années qu’elle dure. Le combat avec votre conjoint fait rage. Votre mari vous blesse, votre femme vous torture, les dégâts matériels sont considérables (il se baisse pour éviter une lampe lancée par la femme, qui va se briser contre le mur…) et tout cela dans l’indifférence générale… Vos amis, votre famille, vos voisins font semblant de ne rien voir, terrorisés à l’idée de prendre parti et d’être entraînés à leur tour dans le conflit… (Le mari pousse un cri de bête, il vient de recevoir une chaise dans le bas-ventre.) Qui va arrêter le carnage ? Va-t-on aller jusqu’au divorce sans que personne n’intervienne ! Non, car la petite ONU veille !… Sa mission : la paix ! Tandis que l’ONU s’occupe du Kosovo ou de la Côte-d’Ivoire, la petite ONU se charge de votre ménage. C’est la même mission : la paix partout dans le monde, y compris chez vous.

Il sort de la scène tandis que derrière lui le couple en lambeaux continue de s’écharper. Soudain une sonnerie retentit, les époux surpris se figent. La femme fusille son mari du regard.

LA FEMME.  C’est elle ! Je ne le crois pas ! Elle ose venir te relancer ici. (Elle bondit.) Elle va comprendre !

(Elle saisit la pelle à cendres dans la cheminée et sort de la pièce ivre de rage. On entend la porte d’entrée s’ouvrir. Silence. Un temps. La femme réapparaît, dans le salon, interloquée.)

C’est un casque bleu.

LE MARI (perdu).  Quoi ?!

LA FEMME.  Un casque bleu je te dis… !

Un grand gaillard en treillis pénètre dans le salon, avec armes, bagages et casque bleu sur la tête.

LE CASQUE BLEU.  Madame Labretin ?

LA FEMME.  Laventin.

LE CASQUE BLEU.  Excusez-moi… Madame Laventin je vais vous demander de placer vos mains sur la tête et de vous tourner vers le mur pour que je puisse vous fouiller.

Totalement sidérée, la femme questionne du regard son mari effondré près de la fenêtre.

LE MARI.  Je pense que c’est la petite ONU chérie…

Le casque bleu fouille la femme.

LE CASQUE BLEU.  C’est bien, monsieur, d’avoir prononcé le mot “chérie”, c’est une première marche vers un traité de paix.

LA FEMME.  C’est réflexe ! Il n’en pense pas un mot cette ordure… Dis-le !… Dis-le au monsieur !

LE CASQUE BLEU.  Sergent Lundstroem Inkint, 2régiment aéroporté Malmö… Suède… (Il sort des poches de la femme un coup de poing américain, des ciseaux et un couteau.) Tout vous sera rendu à la fin des hostilités.

LA FEMME.  Vous êtes suédois ?

LE CASQUE BLEU. Oui madame.

LA FEMME.  Vous n’êtes pas noir ?

LE CASQUE BLEU.  Non madame.

LA FEMME.  D’habitude les casques bleus sont noirs…

LE CASQUE BLEU.  Pas du tout madame.

LA FEMME.  Ah si ! ceux qu’on voit à la télé, ils sont toujours noirs, hein Georges ?

LE MARI.  S’il te dit qu’il n’est pas noir, il n’est pas noir !

LA FEMME.  Il n’y a pas une arnaque là-dessous ? Vous n’êtes pas le frère ou le cousin de Suzanne la maîtresse de mon mari ? Elle vous a demandé de m’éliminer c’est ça ?

LE MARI.  Vous entendez ! Vous entendez avec qui je vis ! Une dingue ! Vous savez ce que c’est une vraie dingue ? Et les dégâts que ça provoque ?

LE CASQUE BLEU (souriant).  Nous nous sommes occupés de monsieur Milosevic, ne l’oubliez pas.

(Le casque bleu tire soudain de son barda un rouleau de fil de fer et le déroule d’un bout à l’autre du salon, séparant la pièce en deux. Le mari et la femme le regardent, ahuris. Il sort une lettre de mission et la tend aux époux.)

Madame, la petite ONU vous a attribué la zone sud de l’appartement et à vous, monsieur, la zone nord… Les toilettes sont en zone neutre, mais vous devrez me demander un laissez-passer une heure avant de vous y rendre… En cas d’urgence la Croix-Rouge a mis à votre disposition ceci… (Il sort de son barda deux pots de chambre marqués du signe de la Croix-Rouge internationale et les place de chaque côté du barbelé.) Le secteur de la cuisine est strictement interdit. NO ENTRANCE !

LA FEMME.  Quoi !!

LE CASQUE BLEU.  Désolé, classé zone à hauts risques… Les casseroles, la vaisselle, les couverts… je pense que vous comprenez.

LA FEMME (explosant).  Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ! Qu’est-ce que vous faites ici !?

LE CASQUE BLEU.  Madame : je suis là pour faire respecter les droits de l’homme.

LA FEMME.  Les droits de l’homme, je rêve ! La cuisine ce sont ceux de la femme (Elle se retourne vers son mari, folle de rage.) Dis quelque chose toi espèce de larve !

Le mari, perdu, hésite. Elle attrape une lampe et la lui jette dessus. Elle se brise sur son épaule.

LE CASQUE BLEU.  Vous êtes touché ?

LE MARI.  C’est bon, juste une égratignure… mais alors, on se nourrit comment ?

Le casque bleu sort de son barda quatre paquets qu’il tend à la femme.

LE CASQUE BLEU.  Deux rations par jour, don de Médecins sans frontières.

 

SCÈNE 2

Il fait nuit. Dans le salon, de part et d’autre des barbelés, le mari et la femme mangent sans appétit leurs rations, tandis que le casque bleu patrouille lentement dans le no man’s land le long du barbelé. La femme au bord de la nausée crache la bouchée qu’elle vient d’ingurgiter.

LA FEMME.  Pouah ! c’est infect ! Immangeable ! (Fusillant son mari du regard.) Quand je pense à ce que tu donnes chaque année à toutes ces associations humanitaires ! Du caviar, il devrait y avoir dans leur repas-minute ! Du caviar ! Qu’est-ce qu’ils en font de ton argent, j’aimerais bien le savoir ! Ils le planquent en Suisse comme Eltsine, Poutine et les autres, ou alors ils vont se payer des filles. (Elle hurle.) COMME TOI ! POURRI ! ORDURE ! ILS TE TROMPENT COMME TU ME TROMPES !

Les cris réveillent les voisins qui se mettent à taper contre les murs…

LES VOISINS (voix off). “Silence !” “Ça suffit !” “On dort !” “Vos gueules !”, etc.

Le casque bleu se précipite sur l’interrupteur. Le salon est plongé dans le noir.

LE MARI (terrifié). Qu’est-ce que vous faites ?

LE CASQUE BLEU.  Je décrète le couvre-feu… Mesure de sécurité obligatoire quand le conflit risque de s’étendre aux territoires voisins…

LE MARI.  Bon ! Moi je suis crevé, il est minuit, je vais me coucher !

LA FEMME.  Ah oui à propos comment on fait pour dormir ?!… La chambre elle est zone quoi ? La chambre… ?!

LE CASQUE BLEU.  Le règlement a tout prévu madame.

 

SCÈNE 3

Le mari en pyjama et la femme en chemise de nuit sont allongés dans le lit conjugal de part et d’autre du casque bleu, somnolant entre eux, en uniforme. Le mari se tourne et se retrouve se cognant contre le casque bleu imperturbable. Excédé par le manque de place il se redresse.

LE MARI.  Dites vous avez vu la place que j’ai ! Vous ne pourriez pas au moins enlever votre gilet pare-balles ?!

LE CASQUE BLEU.  On n’a pas le droit.

LE MARI.  Vous savez je n’ai ni revolver, ni mitrailleuse, ni…

LE CASQUE BLEU.  C’est pas le problème.

LE MARI (à bout). Alors c’est quoi le problème ?

LE CASQUE BLEU.  Le viol !… (Tête du mari.) … Rien que l’année dernière en simple mission de nuit comme celle-là, cinq de nos gars dont un officier se sont fait violenter par des couples… Depuis, le port du gilet pare-balles et les genouillères sont obligatoires au lit.

Abandonnant, le mari se laisse choir sur son oreiller en sanglotant.

LE MARI.  Je n’en peux plus… JE-N-EN-PEUX-PLUS ! On mange mal, on ne peut pas dormir, on ne peut pas pisser sans un laissez-passer ! Quand tout ça va finir ?!… Quand ?!…

LE CASQUE BLEU.  Quand vous aurez signé un accord de paix avec votre épouse, l’ONU me rapatriera aussitôt.

LA FEMME (se redressant tel un ressort). Mais moi je ne veux pas qu’il s’en aille ! Pour une fois qu’il y a un homme, un vrai, près de moi ! (Elle le serre contre sa poitrine.) J’avais oublié ce que c’était !

LE MARI (bondit hors du lit). Ah non là c’est trop !

Il attrape tout ce qui lui tombe sous la main et le balance sur sa femme qui disparaît sous les draps. Le casque bleu sous cette pluie d’objets se protège comme il peut, décrochant précipitamment son walkie-talkie.

LE CASQUE BLEU.  Ici Fox 3 Tango… demande de renforts immédiats… subissons lourd bombardement… je répète : demande de renforts…

Le casque bleu tente de placer l’armoire devant le lit pour protéger la femme des projectiles lancés par son mari. Ce dernier agacé par l’impassibilité du casque bleu le provoque :

LE MARI.  Alors qu’est-ce que tu fous ! Bats-toi si t’es un homme !

LE CASQUE BLEU.  Désolé nous ne sommes pas autorisés à répliquer. Nous sommes les soldats de la paix monsieur, pas ceux de la guerre.

Cette phrase redouble la rage du mari qui achève de détruire la pièce, balançant chaises, fauteuils, rideaux, tiroirs, etc. sur le casque bleu, tandis que la femme horrifiée se protège derrière le soldat.

La bataille fait rage. L’homme du début pénètre sur scène et s’adresse au public.

L’HOMME.  La petite ONU en moins de trois ans a sauvé plus de deux cent quatre-vingt mille couples de la destruction totale, elle a évité à trois millions de personnes la séparation et a épargné à neuf cent mille enfants les traumatismes du divorce. Couples en conflit, avant qu’il ne soit trop tard, appelez la petite ONU. (Le numéro s’inscrit sur l’écran.) Elle vous apportera la paix et qui sait peut-être aussi l’amour…

Derrière l’armoire on voit le casque bleu et la femme s’embrasser sauvagement.

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